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Entretien avec Frédéric Deslias • Les Furtifs

Dans le cadre du cycle thématique Hier c’était demain : science-fiction et imaginaires collectifs  [1]

Metteur en scène, vos œuvres questionnent l’être dans un environnement saturé d’informatique. Quels sont les avantages de la théâtralité pour mener à bien cette démarche ? Comment parler du numérique à travers la corporalité ?

Je travaillais plutôt avec des danseurs qu’avec des acteurs parce que je trouvais que les acteurs étaient trop bavards. On avait tellement de signes et de signifiants sous la main en travaillant l’image et le son au plateau, autant travailler avec des danseurs. J’ai l’impression qu’on les posait un peu comme des ready-made, au milieu de dispositifs technologiques et on regardait comment ils se comportaient.

Vous déclarez jouer sur le sentiment d’empathie des spectateurs, comment l’univers numérique peut-il déclencher de tels sentiments ? Vous allez jusqu’à évoquer un « théâtre des humanités », qu’est-ce à dire ?

Notre dispositif consiste à cristalliser un acteur, danseur ou performer, comme un échantillon d’humanité. L’enjeu réside dans la capacité du spectateur à s’identifier, à être vivant, présent sur scène, d’une façon très frontale. C’est tout un jeu de complicité et de duplicité entre le danseur et le spectateur.

En collaboration avec l’écrivain de science fiction Alain Damasio, vous mettez en place un univers corporationniste où les grandes firmes ont un contrôle total sur nos faits et gestes. Quel est, selon vous, le rapport qu’entretient le politique avec la technologie ? Comment ce qu’on nous présente comme un outil d’émancipation peut, finalement, participer de notre propre aliénation ?

Ce qu’il y a d’énormément présent dans Les Furtifs, c’est la société de contrôle, le « techno-capitalisme ». Dans Les Furtifs la technologie fait filtre entre les hommes et les hommes. Quelque part, à l’inverse, le théâtre c’est l’endroit de la communauté, où des gens viennent ensemble même s’ils ne se connaissent pas.

Est-il encore possible d’imaginer un « futur désirable », quels sont nos moyens d’évolution, de réaction, voire de contestation ?

C’est tout le propos des Furtifs : ces sortes de chimères, qui sont au centre du livre et qui deviennent le symbole de comment l’homme pourrait faire muter l’homme, comment se (re)connecter à quelque chose de naturel qu’il avait abandonné ou perdu. C’est là l’enjeu de la science-fiction : récréer nos propres cosmogonies.

Votre nouveau projet met en scène des personnages chimériques invisibles mais actifs, un peu dans l’esprit du Horla de Maupassant. Ces figures sont-elles le fruit de ce que vous appelez la « dévitalisation » des humains ? En quoi cela consiste ?

Ces figures elles vivent dans les angles morts des humains, ce qui permet de se connecter au spiritisme. Moi je me dis scientiste. Dans la science il y a des théories  qui « fonctionnent », elles nous ont permis d’aller dans l’espace, de découvrir des lois de la nature, etc. En même temps les théories sont là pour être remises en question, il n’y a pas de vérité figée. Quand Maupassant parle de spiritisme, c’est le pouvoir de l’imaginaire qu’il suscite en nous.

Une partie du dispositif des Furtifs propose justement une chasse à ces êtres fantomatiques. Qu’est-ce qu’un jeu à réalité augmenté (Augmented Reality Game) ?

J’ai rejoint l’équipe du studio Red Corner qui propose de réaliser une fenêtre en réalité augmentée pour découvrir la ville en 2040 dans l’univers des Furtifs à partir d’un smartphone.

Quelle sera la prochaine évolution des Furtifs comme œuvre ?

Les Furtifs est une forme transmédia qui se construit étape par étape. Il y a déjà une installation qui a germé au Shadok, il y a un podcast radiophonique qui, depuis 2019, se nourrit au fur et à mesure de nos avancées, et est publié en ligne. Il y a cette application en réalité augmentée qui est en train se créer. Il y a au cœur de ces médiums, un spectacle multimédia qui sera créé en janvier 2020, et peut-être d’autres choses…

Qu’est-ce qu’évoque pour vous le thème de la résidence « Hier c’était demain » ?

J’ai l’impression qu’ il y a une nouvelle scène qui est en train de se constituer autour de formes prospectivistes et science-fictionnestes. Quelque part la science-fiction c’était les années 60, finalement c’est déjà une littérature au passé. Mais là, en ce moment, quelques têtes tirent des fils du présent pour nous aider à envisager des « futurs désirables ». Faire ce cycle de curation au Shadok tombe à point nommé, cela permet de dresser un beau panorama d’artistes à l’œuvre.

Entretien réalisé par Aurélien Montinari en avril 2019