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Entretien avec Marie Picard et Emmanuel Vergès • Socio Fiction

Dans le cadre du cycle thématique Hier c’était demain : science-fiction et imaginaires collectifs  [1]

Avec leur spectacle-performance Socio Fiction, Marie Picard et Emmanuel Vergès [2] font du public, plus que des acteurs, des auteurs de leurs propres vies.  Le théâtre se fait ici dispositif pour écrire un futur désirable par et pour tous.

Les récits sont au cœur de votre dispositif artistique. Comment l’écriture épouse-t-elle les nouveaux modes de communication ? Comment contrôler l’émergence des récits, leur véracité et leur impact à l’heure d’Internet ?

Marie : Nous accompagnons les publics à raconter des récits, sans quête de véracité, avec l’idée que créer des futurs désirables c’est déjà s’inventer, finalement, une capacité à entrevoir le futur comme étant désirable.

Emmanuel : La véracité ne nous intéresse pas du tout, c’est plus le fait qu’on puisse raconter pour transformer.

Pour le théoricien de la communication Marshall McLuhan, « le médium est le message ». Est-ce que le numérique est devenu un récit à part entière ?

Emmanuel : Internet nous amène à transformer nos manière de voir,  de représenter, ou d’organiser le monde. Cette révolution est une révolution plus culturelle que technologique et il faut prendre place dans cette révolution. Si le médium c’est le message, notre pouvoir d’agir est autour du récit.

Marie : La question, dans Socio Fiction [2], c’est celle de l’impact culturel d’une société en régime numérique. Nous partons de la possibilité qu’avec le public on puisse faire œuvre commune.

Socio Fiction [2]consiste à intégrer les spectateurs à une mise en scène théâtrale au moyen de récits collectifs mis en commun. Vous appelez cette démarche « faire œuvre », en quoi cela consiste-t-il ?

Marie : Notre travail, c’est de générer des protocoles de participation, c’est quelque chose que l’on fait avec des méthodologies de facilitation. Quelle sera l’œuvre à la fin, c’est ce sur quoi on est en train de travailler au Shadok.

Emmanuel : Travailler à deux c’est essayer de regarder une chose commune avec différents regards. Là, nous sommes dans la question de la mise en forme, essayer de discerner précisément les endroits où l’on va mettre les gens en situation.

Pour l’auteur Maurice Blanchot, écrire est une « affirmation de la solitude ». Comment réussir à élaborer un récit à plusieurs voix, entre des personnes qui ne se connaissent pas ?

Marie : C’est par l’improvisation dans un cadre. Nous sommes auteurs du protocole et nous proposons au public d’interagir à l’intérieur. L’œuvre, c’est le protocole.

Emmanuel : Nous nous demandons à quel endroit la contribution de l’un et de l’autre produit du commun qui n’appartient plus ni à l’un ni à l’autre. C’est complexe parce que ça vient toucher des choses très profondes en nous.

Antonin Artaud définit le théâtre comme un « appel de forces ». Existe-t-il une dimension engagée dans Socio Fiction [2] ?

Marie : Avec Socio Fiction [2], l’idée c’est de générer des communautés. Il y a dans notre dispositif l’idée de rendre le public auteur quelque part à la fois de l’œuvre mais possiblement aussi d’une partie de son futur.

Emmanuel : Venir faire du théâtre, c’est aussi pour nous venir nous-même produire notre espace, dans un espace qui est un espace construit par la société, l’espace de la scène, qui est un espace éminemment politique.

Pour vous, la science-fiction doit permettre de conserver des traces archivées de nos récits afin de nous raconter dans le futur. Comment le dispositif Socio Fiction [2] participe-t-il de cette élaboration patrimoniale ?

Marie : Il y a une question d’accumulation des récits, mais nous travaillons aussi sur la question du rôle et du statut du spectateur. On donne au spectateur un rôle d’auteur et ça c’est quelque chose qui reste.

Emmanuel : Dans l’idée du devenir auteur il y a quelque chose que l’on essaye d’ancrer dans la tête des gens.

Pensez-vous que l’écriture peut changer le réel ? Quelles formes, selon vous, pourrait revêtir les fictions de demain ?

Emmanuel : Le hashtag est un bon exemple, ce marqueur génère de nouvelles histoires et permet de relier des récits complètement éparses les uns avec les autres.

Marie : Les écritures peuvent inverser les rapports de force. #metoo n’a pas changé nos relations au quotidien entre Femmes et Hommes, mais ça a libéré un pouvoir de parole.

Qu’est-ce qu’évoque pour vous le thème de la résidence, « Hier c’était demain » [1] ?

Emmanuel : Ce thème correspond a une réflexion que nous avons sur les récits de science-fiction : ont-ils écrit, dans le passé, notre présent ? Tout ce qu’on fait aujourd’hui écrit profondément notre futur.

Marie : Notre démarche, c’est de dire, soit le futur répète les cadres sociaux dans lesquels on est, soit à un moment on fait un pas de côté et on essaye de modifier notre façon d’être au monde.

Entretien réalisé par Aurélien Montinari en avril 2019