Dans le cadre du cycle thématique Hier c’était demain : science-fiction et imaginaires collectifs

Les œuvres de Fabien Zocco développent une « technologie-fiction » ancrée dans notre quotidien et qui nous pousse à interroger notre rapport à la machine.

Tes créations, films, installations, robots, produisent des artefacts issus d’un imaginaire dystopique, tu cherches à créer à travers eux une « poésie efficace », qu’entends-tu par-là ?
Le langage a une importance assez forte dans mes projets. Il y a un côté « machine à écrire ». J’utilise les technologies numériques pour produire des machines à fabriquer du langage mais un langage qui va devenir un peu mutant sous l’effet de la technologie.
Dans le projet que je développe au Shadok, il n’y a plus, à première vue, de langage mais une machine qui produit des gestes : un robot-araignée. Tout l’enjeu du travail sera de le chorégraphier pour créer une autre forme de langage. Pour moi c’est une interrogation de la poésie. Le mot efficacité  peut renvoyer à une sorte d’efficience.

Tu mets en scène un robot dont le comportement est indexé sur tes propres données biométriques via un bracelet connecté. Tu évoques les technologies du « quantified self », (mesure de soi). En quoi cela consiste-t-il ? Comment des données physiologiques peuvent-elles interagir avec un robot et pour quels résultats ?
Ce robot, c’est une sorte d’objet miroir. C’est son comportement à lui seul qui devient dépositaire de mon état émotionnel. Il sera exposé dans une sorte de vivarium. Cela faisait longtemps que je voulais travailler sur un objet à comportement avec lequel je resterais attaché virtuellement. Pendant les temps d’exposition je ne serai pas à proximité du robot, je serai à distance, le bracelet communiquera en Bluetooth avec mon téléphone portable et je vaquerai à mes activités quotidiennes quelles qu’elles soient. Il y a un aspect performatif, je mène ma vie comme d’habitude et ce sont les micro variations d’émotions ou d’intensité d’activité que l’on traverse au quotidien qui vont venir nourrir ce robot. Une exposition dure de 10h du matin à 19h, donc sur ces temps d’activité je passe par des phases de repos, de calme, d’énervement et ce sont toutes ces phases qui vont être directement envoyées  vers le robot de façon à le manipuler à distance.

Quelles valeurs (marchande, juridique, ontologique) peut-on attribuer à ce double de soi numérique ?
Aujourd’hui on est tous un peu designers de nous-même et ça passe par cette question de l’avatar numérique, à travers la manière dont on se met en scène, tout un chacun,  à travers les réseaux sociaux, ou même par l’apparence physique. On est effectivement à un moment socioculturel où la fabrique de soi est devenue centrale. La vitrine publique que sont les réseaux sociaux est un phénomène de société que l’on peut difficilement nier. La constitution d’un double virtuel renvoie également à l’idée de l’immortalité de l’âme, qui pourrait nous survivre de manière virtuelle, avec le téléchargement de notre personnalité sur mémoire artificielle. On renoue ici avec des fantasmes ancestraux.

En 1976, Michel Foucault introduit la notion de bio-pouvoir, un principe d’un pouvoir qui s’exerce sur la vie et qui permettrait de gouverner la population, est-ce que tu penses que les objets connectés, leurs données, participent de cet organe de contrôle ?
Oui, c’est une évidence. Deleuze parlait d’une sorte de désincarnation de ces dispositifs de contrôle. Les dispositifs deviennent immatériels mais sont complètement intégrés psychologiquement par les individus qui s’auto-contrôlent eux-mêmes. Les gens mettent des bracelets pour contrôler des éléments qui vont déterminer leur apparence physique, pour se conformer à des modèles qui sont imposés par biais du marketing.

Pour l’artiste Stelarc, le corps doit être technologiquement amplifié. Penses-tu que nous sommes déjà des post-humains ?
Cette mutation est déjà entamée. Les premiers exemples de cyborgs intégrés à la société, ce sont les sportifs. Par le biais du dopage, on est dans un système d’hybridation, non pas avec une machine mais avec des éléments artificiels qui sont de l’ordre de la pharmacologie.

Qu’est-ce qu’évoque pour toi le thème de la Résidence, « Hier c’était demain »?
Ce titre m’évoque l’aspect croisé entre différentes époques, ça renvoie à un imaginaire de la SF à la H.G. Wells, un père fondateur. Finalement la technologie n’est pas quelque chose d’uniquement tournée vers l’avenir, mais un point d’intersection entre le passé, le présent et le futur.

Entretien réalisé par Aurélien Montinari en septembre 2019
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