Dans le cadre du cycle thématique Hier c’était demain : science-fiction et imaginaires collectifs

Univers post-apocalyptique, nouvelles espèces et questionnements ontologiques, Michaël Cros interroge l’anthropocène au regard de nos émotions.

Artiste transdisciplinaire, vous mettez en scène des corps en associant arts de la marionnette, danse contemporaine et arts numériques. Votre univers est composé de corps hybridés, mécanisés et végétaux. Comment ces êtres altérés vous permettent-ils de questionner la condition humaine ?
Ces êtres altérés ont des caractères, ils ont rarement des visages, ils sont sombres et ils ont des mobilités particulières. Ce qui m’intéresse, c’est que dans la relation avec des spectateurs, cela crée des réactions, cela met en place des phénomènes d’empathie, d’aversion, d’inquiétude… Finalement ces créatures peuvent elles aussi nous questionner. “Moi je suis humain mais elles c’est quoi ? Et pourquoi j’éprouve ça en les voyant alors que ce sont des artefacts ?“ En plus je donne très peu de contexte, c’est-à-dire qu’à chaque fois que le peuple sombre apparaît, on ne sait pas d’où il vient, on ne sait pas pourquoi il est là. Ce n’est que très récemment que j’ai commencé à poser le genre science-fiction.

Vos créations prennent place dans un univers fictionnel où, en 2097, après une catastrophe environnementale, de nouvelles formes de vie font leur apparition. L’une d’entre elles, l’Über Beast Machine, ne peut survivre sans l’aide des techniciens du Pro-Vivance Lab, qui étudient ces nouvelles espèces. Pourquoi avoir situé votre univers dans un imaginaire post-apocalyptique ?
Je pars du principe que les scénarios de collapsologie ont déjà eu lieu et qu’on est sur le “après”. L’idée c’est de pouvoir ouvrir un espace imaginaire qui ne soit pas lié à notre actualité. Le postulat 2097, c’était dire que peut-être qu’il y a eu un effondrement – il aurait eu lieu en 2028 – qu’après cela le capitalisme collapse, qu’il y a une reconfiguration du monde et surtout, qu’il y a une nouvelle forme de concorde qui se met en place, entre humains et non humains. Ce jeu de projection est alimenté par la pensée anthropologique contemporaine avec des auteurs comme Bruno Latour, Tim Ingold mais aussi Donna Haraway qui dit : “non, l’anthropocène c’est encore mettre l’humain au centre, peut-être qu’il y a d’autres imaginaires à inventer”.

L’hybridation, dans l’imaginaire de la SF, convoque souvent l’Homme et la machine, mais rarement le règne végétal. Comment vous est venue l’idée d’inventer une créature de ce type ?
Je me suis inspiré du milieu des arts de la marionnette, que je connais très bien. Entre la marionnette contemporaine et le robot, je trouve qu’il y a des passerelles très intéressantes. Faire appel au végétal c’était ouvrir d’autres possibilités, c’est-à-dire que ce n’est pas forcément l’humain qui va manipuler l’objet mais ça peut être la pluie, le soleil, les éléments… Ça c’était en 2010. Entre-temps eux aussi ont évolué, ces bébés végétaux sont apparus dans des contextes différents, à chaque fois ils s’immiscent dans les univers que je propose et ils sont toujours impactés par leur environnement.

Pour revenir à Über Beast Machine, cette créature est fragile et ne peut survivre sans des soins prodigués par les humains. Là encore, vous allez à contre-courant des scénarios post-apocalyptiques où, souvent, l’Homme est menacé par une nouvelle espèce. Est-ce pour nous faire prendre conscience de la nécessité de respecter la nature ?
Ce que je pose comme question c’est : “où l’humain se situe dans son environnement ?“ Et on peut dire que dans notre société occidentale – naturaliste comme la qualifie l’anthropologue Philippe Descola – l’humain se pense hors de la nature. Pour moi, l’expression du transhumanisme, c’est quelque chose qui relève de cela, d’une extraction encore plus forte de tout contexte environnemental, puisque l’immortalité c’est s’extraire d’un processus qui régit tout organisme biologique existant. C’est donc se sortir d’un cycle et l’anthropologie permet de se reposer cette question là : “est-ce qu’on se met au centre, est-ce qu’on se met à la périphérie ?” Mon travail propose une expérience de décentrement.

L’éthologue Frans de Waal interroge justement notre anthropocentrisme, allant jusqu’à se demander si nous sommes assez intelligents pour comprendre les animaux. Comment communiquer avec ces futures espèces hybrides ?
Il y a deux choses. La première, si on revient sur l’Über Beast Machine, c’est que la mise en fiction du travail c’est un double mouvement. Le premier consiste en des protocoles de soin qui aident la créature. Le second mouvement, c’est le travail d’enquête sur sa psyché, de quoi elle est capable, son mode comportemental avec ses congénères, tout un ensemble de facteurs où là on serait vraiment des ethnologues de ces créatures et on chercherait à les comprendre, en tout cas à mieux percevoir leur puissance d’agir. L’autre chose, dans le travail de la Méta-Carpe, c’est un spectacle qui s’appelle Le solo Capture, et dans lequel je suis en interaction avec des singes. C’est moi qui suis le performeur, qui me met dans son état de corps sombre. Je ne cherche pas  pas à prendre les animaux comme faire-valoir, mais plutôt à montrer comment on peut cohabiter dans cet espace partagé.

Qu’est-ce qu’évoque pour vous le thème de la résidence « Hier c’était demain »?
J’aime bien ce thème, dans l’Über Beast Machine, il s’agit justement d’histoires de paradoxes temporels. Il y a tout un jeu, comme des indices qui auraient été déjà là dans le passé alors que l’on va vers un futur. L’autre idée, c’est celle de recyclage permanent, de quelque chose qui se récupère et qui prend une seconde vie, des choses qui se rejouent, qui revivent. Ça, ça me plaît beaucoup aussi.

Entretien réalisé par Aurélien Montinari en septembre 2019
PARTAGER
Share with your friends










Submit
Imprimer